dimanche 3 août 2008

Les Arches de l'Aulp du Seuil

Il existe des monuments naturels à la dimension patrimoniale exceptionnelle - les Arches de l'Aulp du Seuil sont de celles-ci. En particulier la Double Arche de la Pointe Isabelle, de son nom local. L'érosion des calcaires urgoniens par la météorisation (action combinée de la pluie et du vent) sur les interstrates plus fragiles creusent les piliers de part et d'autre pour faire apparaître des vides qui deviennent progressivement les arches que nous connaissons.


C'est dans une volonté de bien comprendre comment s'est formée ce cadre extraordinaire et d'en saisir sa beauté que Joce, Patrick et moi marchons vers lui. Que seraient les arches sans la beauté majestueuse de leur cadre?



La face urgonienne des calcaires, composant ces raides cirques, a des lignes de faiblesse mais impose quelques passages plus escarpés dont principalement celui-ci, court, un peu perdu dans une brume grésivaudane :


Un brin de corde y reste chaudement conseillée.Votre Serviteur après le passage :


Les calcaires récifaux urgoniens, datant de 120, 125 millions d'année environ, prennent l'allure de banquettes compactes alternées de raides terrasses herbeuses aux lignes fuyantes. On parle souvent souvent de banquette glacio-karstiques étant donné qu'au Würm, lors de la dernière glaciation, la limite des neiges permanentes était tombé à 1300m d'altitude environ (soit 2000m de moins qu'aujourd'hui) et ces cirques étaient occupés par des petits glaciers, laissant des terrasses lors de leur disparition.


Ici un arbuste colonisant l'espace est posé sur une dalle cannelée : l'eau et l'acide carbonique se combinent pour dissoudre la roche calcaire lentement, mais surement :


L'harmonie de ces falaises dominant le sillon alpin se découvre au-delà des brumes alors que l'arche double apparaît.


L'arche est pour ainsi dire calée sur deux interstrates fragiles : une strate intermédiaire plus résistante à la météorisation a tenu bon l'érosion. C'est l'originalité du site.


Mais voilà : ce qui se découvre derrière est encore plus exceptionnel. Les deux yeux de la falaise d'en face :


Votre serviteur sur la strate "résistante" :



Le fameux visage avec ses deux yeux, ou les phénomènes d'érosion deviennent évocateurs, la nature devient artiste :


Joce et Patrick sur la strate intermédiaire :



L'arche double de l'autre côté :



La fameux oeil derrière lequel on voit bien une terrasse avec un pin, sorte de petit jardin d'eden (presque) inaccessible. Le Mont Blanc est en fond de décor juste derrière :


L'Arche et la Tour Isabelle vus d'au-dessus, au niveau d'un abri sous-roche ocre assez profond, interstrate très érodé :


Aux pieds des strates compacts, se trouvent les zones creusées qui donnent des vires parfois assez aériennes, mais au cheminement souvent plus simple qu'il n'y parait!


L'arche double et les deux yeux vus d'au-dessus :


En téléobjectif sur des randonneurs :


Il fait soif, lors de progressions de funambule sur ces vires appelées "sangle" en Chartreuse:


Pour le funambule amateur, le sangle de l'Aulp du Seuil est un morceau de choix, très esthétique. Il vient se caler sur une interstrate juste sous le dernier ressaut compact des calcaires urgoniens, formant les crêtes :



Au milieu de ce cirque solidement architecturé, se trouve un autre arche très insolite, l'Arche Miracle, avec son décollement rocheux caractéristique :


Les phénomènes gravitaires semblent autant avoir joué, sinon plus, que la météorisation dans sa morphogenèse.

Votre serviteur sur le sangle :


Deux funambules bien pénards :


Nous voyons ici un peu à contre jour la stratification très linéraire de l'Aulp du Seuil, donnant des banquettes karstiques très structurantes :


La couleur chaude de la roche, cette alternance de strates si esthétique, c'est quelques milliers, millions d'année de sédimentation marine. La Thétys, mer qui occupait ce qui était la région, était peu profonde au moment de cette sédimentation, 200m environ. Il y avait beaucoup de planctons et sous climat tropical, des massifs coraliens. L'ensemble de ces squelettes agglomérés, sédimentés par un liant de poussières, a donné ces roches compacts affleurant aujourd'hui à 1900m d'altitude :


Depuis les crêtes, nous soyons cette superbe structure en relief inversé de la Chartreuse :


Les formes en U (synclinales) occupent les sommets, sous forme de plateau, donnant souvent des vaux perchés, comme celui en dessous des Lances de Malissard :


En face, la chaîne cristalline alpine externe de Belledonne (Aiguilles de l'Argentière, Badon, Rocher Blanc) et dans la continuité des crêtes Chartrousaine en face, le Dome de Bellefond (fait cet hiver) et la Dent de Crolles, pour entrevoir tout au fond le Vercors et son Mont Aiguille :


Sur les crêtes de l'Aulp du Seuil, un petit gendarme bien pour la pose ! :


La paroi du sommet principal de l'Aulp du Seuil est très marquée par la météorisation : des arches potentielles en formation mais à échelle des temps géologiques!! A sa droite, surplombée, le sommet très escarpé de l'Aiguillette, dominant une dense forêt :


Les patûres à moutons de l'Aulp du Seuil, avec au fond le val des Entremonts et l'Outheran et la dépression du Lac du Bourget :


Le passage de l'Aulp du Seuil, très apprécié par les estivants les WE, sa montée étant assez agréable :



Le passage est encore plus esthétique l'hiver mais l'été il n'est pas dénué d'un certain romantisme, surtout lorsque les brumes de l'Isère remontent :


C'est l'heure de la descente bucolique du sentier!!


Texte et photos Nico Strider,

Au sujet de la fréquentation des sites des arches : dans l'attente que les acteurs concernés (commune, propriétaire, PNR et Réserves) trouvent par eux-mêmes les solutions qui seront les mieux possibles (à défaut d'être parfaites), le site a un statut ambigu, mais disons que la règle générale est de venir qu'en saison printanière ou estivale et dans un usage qui soit compatible avec l'exigence de transmission de ce patrimoine exceptionnel (c'est à dire se faire discret, pas de feux de camps, passer sans éroder, ne rien laisser)

vendredi 1 août 2008

A la découverte des Écrins : partie 1, Roche Faurio

Rendez-vous était donné avec l’autre Nico (Dalle en Pente) à Chambéry samedi matin. Je ne détaillerai pas ses péripéties avec le train mais il arrive… en retard !!! Ceci n’entame bien sûr en rien notre bonne humeur, et nous prenons la direction d’Ailefroide.

Arrivés à Pelvoux, ô surprise : un panneau nous informe d’une énorme coulée de boue, de blocs et de glace à la sortie d’Ailefroide.

Cette manifestation naturelle signifie deux heures de marche supplémentaires, mais aussi une certaine tranquillité dans ce haut lieu des Ecrins habituellement si fréquenté ! En même temps, pour ceux qui connaissent, faire Ailefroide – refuge des Ecrins, c’est, comme dirait-on, un poil longuet… !!!

De gros orages étaient annoncés en milieu d’après-midi. A la louche, nous avions calculé pendant le trajet (eh, ça aide d’avoir un physicien pour les calculs à ses côtés…!!!) que nous aurions deux heures de marche environ avant de se faire rincer. Inéluctablement, arrivés au Pré de Madame Carle après pas loin de deux heures de marche, nous nous faisons copieusement saucer. J’avais entendu parler de montagnes austères et, dans ces conditions, l’accueil n’est guère chaleureux. Mais Alban, le grand Alban, est un homme de confiance : s’il dit que ces montagnes sont fantastiques, c’est que le meilleur reste à venir…

Nous partons le lendemain en direction de la Roche Faurio (3730m), tout au fond du bassin du glacier Blanc. C’est le sommet rocheux précédé d’une longue pente neigeuse que l’on voit au fond sur cette image (prise le lendemain lors de la montée au col du Mônetier) :

Le lever de soleil sur le Dôme et la Barre des Ecrins est somptueux, le cadre est véritablement enchanteur. Alban avait (évidemment) raison ! Et puis quelques chapes de brume résultant de l’humidité accumulée la veille au soir viennent traverser brièvement les sommets, la montagne se donne en spectacle. Vous l’avouerez, c’est d’un autre calibre qu’un homme politique sur scène ou qu’un concentré de chimie sur un vélo… !

Après la (longue !) remontée du glacier blanc, nous montons en rive gauche vers Roche Faurio. Le regel est excellent, la progression est facile. Au cours de la seconde pente qui permet de rejoindre l’arête, la vue s’ouvre sur la voie normale du Dôme des Ecrins.

C’est l’occasion de méditer sur les risques que certains sont capables de prendre en montagne afin de dépasser une barrière commerciale (les 4000 mètres). Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ? A voir la tête des séracs, il y a de quoi se poser des questions sur la finalité d’une telle ascension…! Bref, je ne vous cache pas que je me sens plus serein là où je suis. De notre côté nous arrivons en vue de la partie terminale de l’ascension :

Celle-ci est une partie rocheuse relativement aisée, en bon rocher (ce qui ne semble pas si évident que cela dans un massif où le caillou a une réputation sulfureuse…), mais très aérienne. Disons que nous ne souhaitons pas vérifier l’exactitude des lois de Newton à ce moment précis …

Peu de temps après, c’est le sommet ! Pas conventionnel car peu marqué, mais il procure néanmoins un grand bonheur. L’idée d’être dans un sanctuaire, y est peut-être pour quelque chose. Bien que les massifs éloignés soient bouchés dans l’ensemble, nous jouissons d’une vue exceptionnelle sur le bassin du glacier Blanc naturellement, mais aussi sur la Meije (JC, si tu nous lis, c’est pour toi !).

D’autre part, la vue est belle sur les Rouies (à gauche). Enfin, nous devinons au loin le Mont-Blanc (à droite).

Voici donc le bassin du glacier Blanc (à gauche), ainsi que le haut de la face Nord du Pic Sans Nom qui émerge au-dessus de l’arête Est de la Barre des Ecrins (à droite).

Si le paysage enchanteur invite à la contemplation, j’ai plus tendance à m’asseoir pour me reposer, car je suis bien fatigué et pour dire les choses comme elles sont, je me traîne ! D’ordinaire, on dit (spécialement aux hommes…) que quand on n’a pas de tête, on a des jambes ; ce week-end, pour moi, c’est l’inverse, et il n’y a que la beauté du site et le plaisir d’être en montagne qui me font avancer (encore désolé Nico…) !!!

Ah, j’allais oublier… voici avant de repartir, voici ce à quoi peut ressembler une austère face Nord dans les Ecrins, ici celle du Dôme :

Nous descendons dès lors tranquillement, en compagnie d’un autre groupe de jeunes bien sympathiques, jusqu’au refuge du glacier Blanc. Ce fut une superbe journée. Une après-midi de récupération s’impose avant une autre journée formidable en montagne, aux Dômes du Mônetier.

A la découverte des Écrins : partie 2, la traversée des Dômes du Mônetier

Lundi matin, nous nous dirigeons donc d’abord en direction du col du Mônetier, avec comme souhait de faire la traversée des Dômes éponymes, longue mais superbe paraît-il. Nous montons droit au-dessus du refuge pour prendre pied sur ce névé, représenté comme un glacier sur la carte (c’était le temps d’avant…).

Alors que nous progressons (toujours aussi lentement par ma faute), nous assistons au lever du soleil sur les faces Nord du glacier Noir, ainsi que sur le bassin du glacier Blanc.

Arrivés en haut de ce névé, nous obliquons sur notre gauche dans une vaste combe, avant de rejoindre la vire déneigée qui conduit au col du Mônetier. La vue s’est progressivement ouverte, et nos yeux sont éblouis par le spectacle :
Derrière nous, le Pelvoux est également superbe !

Nous prenons désormais pied sur le glacier du Mônetier et descendons 250 mètres de dénivelé pour contourner un éperon rocheux. Un passage sur un infâme pierrier (lorsque l’on sait d’où vient cet enchevêtrement de blocs, la théorie du caillou de merde se vérifie sans trop de soucis… !) nous laissera quelques souvenirs… Heureusement, ceci est rapidement oublié grâce à cette somptueuse mer de nuages. Nico (Dalle en Pente) est ravi, il ne s’était jamais retrouvé ainsi, avec ce type de vue qui, avouons-le, ne laisse de toute manière jamais insensible. J’aime cette image de l’île d’altitude. Nous sommes seuls au monde, au jardin des rêves. Moment magique, récompense suprême offerte par dame nature à ceux qui acceptent de se fatiguer pour la contempler. Comme le dit l’adage, les absents ont toujours tort. Seul l’alpiniste a cette chance, nous sommes des privilégiés.

Oui, privilège me semble être tout à fait approprié. Une petite pensée pour Rébuffat, qui illustrait magnifiquement ce sentiment :

« L’attrait de l’altitude ne serait pas si grand s’il n’était pas l’attrait du mystère. Depuis des siècles, les neiges éternelles ont fait rêver les hommes. Autrefois « montagnes maudites » pour les paysans écrasés à leur pied, aujourd’hui « jardin féérique » pour les hommes cernés de chiffres, de vitesse et de bruit, elles sont encore un monde à part, un monde au-dessus du monde. Les montagnes qui charpentent la Terre et, sauf pour les géographes, les plus inutiles formations de la planète : rien n’y pousse qui se vende, rien n’y vit. Dans leur stérilité, les montagnes sont seulement faites pour notre bonheur. Car l’homme ne se nourrit pas que de blé, de pétrole et d’acier, il doit aussi nourrir son cœur ».

Une fois cet éperon contourné, il faut remonter une pente assez raide dans laquelle la glace n’est pas trop loin par moments, c’est elle qui donne accès à la calotte glaciaire.

Nous continuons donc notre progression sur cette calotte, longue de deux kilomètres environ et franchement plate (mieux vaut ne pas s’y perdre dans le brouillard je pense !). Le bonheur est intense, nous sommes heureux, simplement heureux.

Nous faisons une énième pause au col de Séguret Foran, depuis lequel nous avons la vue sur le versant des glaciers Blanc et Noir. Avons-nous l’air malheureux… ? Pas vraiment !

Encore une vingtaine de minutes d’effort avant d’atteindre le Seuil du Rif. Dès lors nous entamons la (longue, très longue !) descente sur le glacier de Séguret Foran.

Malheureusement, nous nous fourvoyons dans la partie merdique entre la sortie du glacier et l’accès à la moraine. L’occasion de perdre une heure à chercher au milieu des dalles en pente bien lisses car polies par le glacier notre chemin (désolé Nico, celle-ci, elle était trop facile…!!!).

Nous nous en sortons sans mal et arrivons au lac de l’Eychauda, dans lequel flottent des modèles réduits d’icebergs, c’est assez marrant !

Là, nous retrouvons la foule au milieu de laquelle nous ne nous attardons pas vraiment, et descendons du col des Grangettes jusqu’en bas du vallon de Chambran (photo ci-dessous) sans sourciller, par des lacets qui ne sont pas sans rappeler ceux de l’Alpe-d’Huez en raison de leur forme parfaite !

Alors que le « paf » du sac qui tombe généreusement par terre a à peine le temps de retentir, une voiture s’arrête devant nous :
- "Vous retournez sur Ailefroide ?"
- "Oui monsieur !"
- "Cela vous dit que je vous ramène?"
- "Oh oui oui oui monsieur !!! 30 secondes, on enlève nos baudriers...!"

Incroyable ! Alors que l’on redoutait le plan galère pour retourner chercher la voiture au camping d’Ailefroide (nous avions même mis sur pied une stratégie pour que Nico ne perde pas son billet de train s’il se faisait trop tard…), on n’a même pas eu le temps matériel de lever le pouce que l’on nous proposait déjà de nous ramener directement à destination !!! Gééénnnnniiiiiiiaaaaaaaaaaaalllllllllllllllllllllll…

Ainsi avons-nous le temps de se déguster une bonne petite glace à Ailefroide avant de reprendre la bagnole et rentrer. Une petite pause au Galibier pour jeter un dernier coup d’œil sur la Meije et plus largement l’Oisans, avant de se rentrer (faut bien !!!). On voit même le trou que nous avions à main droite depuis Roche Faurio au centre…

Alors que dire de cette découverte des Ecrins ? Ce week-end fut mémorable ! Ces montagnes sont splendides, j’ai fait la connaissance d’un isard super sympa (eh, comment on va faire quand tu seras à Nancy pour te dénommer… ?). Nul besoin de faire des courses bien difficiles pour nourrir sa gloriole, c’est le paysage qui nourrit le cœur et imprime l’esprit. Et pour cela, les Ecrins sont un véritable enchantement. La diversité de nos montagnes françaises est formidable, la preuve en est. J’y retournerai. Vraiment, que la montagne est belle… !